Se parler dans le casque

Par Armand Thomas, régisseur de KÀ

Dans les fabriques de cigares de La Havane, un homme est assis au fond d'une grande pièce et lit un roman dans un microphone. Devant lui, une petite armée d'ouvriers à leurs tables coupent les feuilles de tabac et roulent les célèbres barreaux de chaises, pendant que la voix apaisante du lecteur abrutit les esprits et augmente la productivité.

Quand je donne les signaux de KÀ, je parle moi aussi devant une grande salle. J'espère que mes auditeurs me trouvent agréable et aussi pertinent, mais là s'arrête le parallèle avec la fabrique de cigares

KÀ est un spectacle chargé et complexe qui engendre autant d'action tout autour de la scène que sur scène. Si l'on compte la centaine de machinistes requis pour faire rouler le spectacle, la soixantaine d'autres pour en assurer la maintenance quotidienne et les six régisseurs, il devient impératif que le courant passe clairement dans les écouteurs.

Si un régisseur tire sa fierté de son sens de l'organisation, il puise sa satisfaction d'un spectacle bien livré. Son art est pour le moins ésotérique : pas de frontières tangibles, pas de recette magique, mais un lien direct avec la nature de la personne et du spectacle. Néanmoins, une chose demeure essentielle en ondes : la précision.

C'est le régisseur en fonction qui donne le ton au travail et « en ondes »; il doit absolument établir des protocoles d'interaction, maintenir le rythme du spectacle et assurer que les lignes sont dégagées pour la transmission des signaux ainsi que les mesures de sécurité. Avec tant de plateaux hydrauliques, d'axes d'automation, de plans inclinés défiant la gravité, d'effets pyrotechniques, de points d'ancrage, de câbles, de treuils, de coussins gonflables, de fils, de filets de sécurité et d'accès labyrinthiens à toutes les parties de l'amphithéâtre, KÀ devient rapidement un centre nerveux d'information circulant parmi les équipes sur des canaux différents ou, plus souvent, se bousculant sur le même canal. Le régisseur en fonction ressemble à un animateur d'émission de variétés ou à un agent de circulation : il transmet de l'information, suscite les commentaires, coupe court aux trivialités et préserve le décorum pour assurer le bon déroulement du spectacle. Ici, le silence n'est pas d'or, loin de là. Pour presque chaque signal de changement scénique important dans KÀ, un chef machiniste ou gréeur doit donner son feu vert avant que quoi que ce soit ne bouge. Suivent alors un effort physique et des échanges d'écouteurs étourdissants qui, s'ils sont bien faits, passent complètement inaperçus. Quand je regarde tout ça assis derrière mon microphone dans la régie, j'ai parfois une vision de la tour de contrôle de l'aéroport O'Hare par une nuit de brouillard.

On est loin de l'abrutissant lecteur cubain.

En fait, on passe tant de temps en ondes, surtout durant la phase de création, qu'elles en deviennent pratiquement une sorte d'endroit. « On se voit sur les ondes » est une façon courante de se donner rendez-vous; nous passons nos journées séparés mais ensemble, car les oreilles des autres sont aux bouts de nos doigts. Compte tenu des risques du spectacle, même certains artistes portent des systèmes de retour personnel sous leurs perruques et costumes, au cas où il faudrait leur donner un signal ou les aviser que quelque chose ne tourne pas rond pendant leur numéro.

Tout compte fait, une régie impeccable est non seulement un élément essentiel, mais une expérience gratifiante. Je n'ai absolument rien contre l'humour ni l'expression de soi; une plaisanterie bien placée fait du bien au moral des troupes et, par le fait même, stimule l'effort et le rendement. Nous avons fait la preuve que la santé mentale passe par la pitrerie, surtout lorsque la folie se cache derrière la magie.