KÀmp d'entraînement

Par Armand Thomas, régisseur de KÀ

Il était le Sage aveugle; il ne l'a jamais vu venir.

Surprise, consternation et silence de mort ont envahi la salle lorsque la distribution de KÀ s'est réunie à la mi-octobre pour apprendre la nouvelle que personne n'avait pressentie : le Sage aveugle, interprété par Momar Talla N'Diaye, n'était plus du spectacle. Ce personnage, dont le rôle avait d'abord été principal puis secondaire, venait d'être retranché.

Voilà la dure réalité du processus de création; le Sage aveugle n'avait tout simplement plus sa place dans l'histoire. Un tel changement dans la distribution amène toutefois un sentiment de deuil au sein de la famille.

Talla était un bon gars, un comédien sénégalais de 52 ans au profil élancé qui dégageait une fierté digne de son personnage. Il était généreux, bienveillant et passionné, mais il est également devenu superflu. Pour monter un spectacle, il faut à la fois construire et déconstruire. On débute avec une idée, qui se compare à un énorme bloc brut qu'on taille graduellement jusqu'à ce qu'il ait la forme souhaitée ou, du moins, qu'il s'y apparente. Chaque spectacle se développe de manière organique, prenant parfois des ramifications insoupçonnées qui sont la plupart du temps tronquées par les compromis tantôt techniques, tantôt lyriques.

Talla n'a pas été le premier à partir. Durant l'été, deux musiciens ont été remerciés par suite d'un changement de direction musicale. Encore là, rien de personnel; on ne leur reprochait rien. Un peu plus tôt, un acrobate avait décidé de partir de son propre chef. Il était compétent, mais malheureux. Son destin était ailleurs. Le Cirque est très exigeant, et les artistes sont pleinement conscients des risques qu'ils prennent en joignant ses rangs. Ils mettent leurs talents en jeu et espèrent qu'ils survivront à l'évolution de la création. Bien sûr, il y a un petit côté mystique, voire céleste, dans la création d'une production, mais il y a également un aspect darwinien très fort : la loi de la jungle prévaut.

Chaque spectacle comporte sa part de coupures, mais la troupe de KÀ est demeurée somme toute indemne — tout un exploit si l'on considère l'ampleur du projet.

Au cours de l'année, les artistes ont vécu toute une gamme d'émotions et supporté d'interminables heures de travail. Certes, la plupart d'entre eux sont jeunes et agiles, mais la charge de travail a été considérable, particulièrement pour les acrobates qui ont dû se métamorphoser en artistes. L'hiver dernier, ils ont commencé à s'entraîner au Studio du Cirque à Montréal sur des prototypes d'équipement et des scènes provisoires. Ils ont développé leurs corps et renforcé leurs esprits pour tenir la route, explorant des idées qu'ils ne maîtrisaient toujours pas et jouant un rôle essentiel dans l'élaboration des numéros qui allaient devenir leur gagne-pain. Pour commencer, c'est du travail technique et de mise en place, des esquisses dessinées à grands traits. Ensuite vient l'aspect artistique : la chorégraphie, la routine. Les artistes parviennent à une certaine zone de confort dans leur interprétation uniquement lorsque l'esprit peut faire confiance au corps; l'atteinte de cet état exige non seulement du temps, mais également beaucoup de courage compte tenu des défis du théâtre KÀ. Ils doivent d'abord subir un test de volonté pour que leurs exploits physiques puissent ensuite paraître les plus naturels du monde.

Très tôt dans le processus de création, une certaine compétition s'installe entre les artistes : plus vite, plus haut, plus fort, etc. Étant donné que presque tous les membres de la distribution de KÀ sont des nouveaux venus au Cirque, il a fallu un certain temps pour que cette approche « traditionnelle » ne s'estompe. Bien sûr, le Cirque repose sur les prouesses physiques, mais celles-ci ne doivent jamais être dépourvues d'âme ni de cran. Cela s'acquiert au fil des mois de préparation et de répétitions, alors qu'un sentiment profond d'unité et de respect solidifie la distribution.

Si l'on repense aux mois mouvementés qui ont jalonné la création de KÀ, on pourrait établir un parallèle avec un camp d'entraînement militaire : les jeunes fonceurs trop écervelés pour comprendre le défi qui les attendait se sont, en grande partie, transformés en véritables artistes prêts à conquérir les foules. En chemin, l'inévitable perte de camarades a fait réfléchir. Cette guerre métaphorique a fait des victimes alors que nous prenions d'assaut la tête de plage que représentait le soir de première

Maintenant que nous avons commencé à donner des représentations devant des auditoires emballés et que le projet apparaît dans toute sa magnitude, un plus grand sentiment d'unité et d'accomplissement parmi les artistes aidera à panser les blessures subies au cours de ce long périple.