La vigie de la régie

Par Armand Thomas, régisseur de KÀ

Après presque huit ans au sein de la compagnie et cinq spectacles, dont trois nouvelles créations en autant d'années, j'ai eu le privilège d'être nommé régisseur général de KÀ, la prochaine œuvre du Cirque du Soleil. Plusieurs d'entre nous planchent sur ce projet depuis des mois, voire des années : vous pouvez donc vous imaginer notre joie quand le nom de notre production a enfin été dévoilé au public. Nous avons maintenant une identité et la nette impression que notre petit verra le jour incessamment.

Mais attention! Ne vous laissez pas leurrer par ce petit nom accrocheur : dans KÀ, tout est GEANT. Les technologies, les éléments acrobatiques, l'échelle de la salle, les effets visuels : tout ça est colossal, même pour le Cirque. Et comme si le défi n'était pas déjà de taille, le spectacle racontera une histoire. Ce ne sera donc pas une suite de prestations interchangeables, mais une épopée grandiose que l'on devra présenter intégralement à chaque représentation.

C'est ce qui promet d'être le plus grand défi de la régie : disposer des artistes (en santé) et des doublures nécessaires pour raconter l'histoire, sans changer les numéros ni leur enchaînement. Compte tenu des exigences physiques qui seront imposées aux artistes, nous espérons que nous aurons de la profondeur « sur le banc ».

Heureusement, l'équipe de la régie de KÀ peut compter sur des vétérans du Cirque qui connaissent bien les rouages de la compagnie et les besoins du spectacle : Julie Aucoin a passé ses cinq dernières années à La Nouba, après trois ans à Mystère; Sylvain Colette a fait partie de Mystère pendant trois ans, puis a occupé le poste de régisseur général au Studio de Montréal pendant deux ans; Stacey Myers est l'ancienne régisseure générale d'Alegría; Mikhail Petrov a travaillé comme voltigeur aux barres aériennes dans Alegría pendant 10 ans avant de devenir assistant du régisseur général. Et Grace O'Brian est nouvelle au Cirque, mais elle convient parfaitement à l'autre poste d'assistante du régisseur général. Le « casting » de la régie a été presque aussi complexe qu'un casting d'artistes : je cherchais non seulement des gens expérimentés et intuitifs, mais aussi des personnalités, des attitudes et des aptitudes complémentaires. En somme, je voulais que le courant passe. Les régisseurs sont le moyeu de la roue organisationnelle, les métronomes du train-train quotidien, les agents de la circulation du Piccadilly Circus, les aboyeurs du carnaval. Ils sont en phase avec la machine, ils établissent l'atmosphère; ils alimentent le feu et refroidissent les ardeurs… bref, ils s'assurent que tout va pour le mieux.

J'ai moi-même été régisseur pour Quidam, Alegría et Varekai, tous des spectacles ambitieux très méritoires. Plus tôt cette année, j'ai quitté Zumanity, le dernier spectacle du Cirque présenté de l'autre côté de la Strip, connu comme étant une autre facette du Cirque du Soleil. Et sans l'ombre d'un doute ou d'une exagération, je peux vous assurer que rien de tout ça ne se compare au monstre que nous sommes en train de dompter. La complexité des éléments scéniques, l'application de la technologie industrielle à notre environnement théâtral et les consignes de sécurité à considérer à chaque étape rendent ce projet à la fois laborieux et emballant.

Durant la phase de création, la première priorité de la régie est de veiller à ce que le train arrive à l'heure et à ce que tout le monde soit à bord en sécurité. L'horaire est hyper serré et épuisant en raison des multiples lieux d'entraînement, des séances de mise en scène qui s'éternisent, des essayages continuels, des séances de maquillage, des rendez-vous de physiothérapie, des séances de conditionnement spécifiques… sans parler des cours d'anglais de fin de journée. La circulation de l'information est essentielle si l'on veut éviter que la cacophonie ne dégénère en chaos.

Je serai heureux de vous tenir au courant des développements et de partager des anecdotes ici même dans les semaines qui viennent. J'adopterai une approche informelle, comme si j'écrivais un courriel à des amis éloignés. Peut-être que ça s'appellera « Cartes postales de l'abîme »... Le titre prendra tout son sens lorsque vous connaîtrez davantage les détails physiques du spectacle.

Comme on dit dans le métier, « stand by »!