Veiller à la sécurité
Par Armand Thomas, régisseur de KÀ
Chaque spectacle comporte son lot de risques; et plus le danger est élevé, plus il faut être vigilant. Dans un spectacle solo par exemple, on s'assure que le tabouret est dépourvu d'éclats de bois et que le pied du micro est bien stable. Dans KÀ, les questions de sécurité prennent une toute autre dimension.
Les procédures d'urgence font partie intégrante de la vie dans une production. En effet, les machinistes simulent les scénarios d'urgence et de sauvetage avec autant de rigueur que les artistes répètent leurs numéros, la principale différence étant que les techniciens espèrent ne jamais avoir à exécuter leurs manœuvres devant le public, un espoir qui est malheureusement vain.
KÀ est sans contredit le spectacle le plus complexe jamais réalisé sur le plan technique. Et toutes les mesures préventives et les contrôles de sécurité du monde ne peuvent empêcher que quelque chose tourne mal. C'est la nature de la bête. Quand tout va comme sur des roulettes, KÀ est un exercice aussi sécuritaire que de se jeter sur un sac de coton. Il faut admettre que la plupart des pépins techniques sont d'ordre esthétique, ce qui est plus regrettable que dangereux, car ils brisent la magie et la beauté du spectacle. Mais cela est bien peu comparativement à d'autres situations qui peuvent faire basculer beaucoup plus qu'un rêve.
Normalement, environ toutes les deux semaines, l'équipe technique, souvent dirigée par le département du gréage et l'équipe de physiothérapie, se réunit dans le théâtre pour participer à une simulation de séance de sauvetage pendant un numéro. C'est fou tout ce qu'on peut simuler comme mésaventures, car KÀ comporte une foule de plateaux mobiles, de treuils aériens et de trous profonds. L'idée est de se concentrer sur les conditions particulières qui servent de base à l'établissement des protocoles et des procédures, qui pourraient être adaptés à des exigences semblables dans d'autres situations durant le spectacle. L'exercice est aussi laborieux qu'essentiel, car s'il existe un mantra inventé pour le Cirque, c'est que la sécurité prime.
Puisque KÀ sort tout juste de la phase de création, nous découvrons encore de meilleures façons de faire les choses, de même que de nouveaux moyens de nous retrouver dans des situations fâcheuses… Au début du mois de janvier, nous avons eu la frousse lorsque la doublure de la Jumelle, qui n'en était qu'à sa sixième représentation, s'est fait frapper par une tige en mouvement dans la scène de l'Escalade. Ces tiges d'acier de un demi-mètre sortent d'un plateau incliné à une vitesse de six mètres par seconde, soit en un clin d'œil, pour simuler des flèches qui heurtent la surface.
L'artiste gravissait la pente à toute vitesse lorsque, ne sachant pas qu'elle était à proximité d'une tige enchâssée ou que le signal allait être donné, elle a été heurtée à la cuisse par la tige.
À partir de la régie, qui est à une bonne distance de la scène, j'ai immédiatement pu voir qu'elle souffrait par la façon dont elle a sursauté. J'ai communiqué l'information dans les écouteurs pour que l'équipe se prépare à la possibilité d'un changement dans le numéro et que le physiothérapeute s'apprête à traiter une blessure probable. Mais à ma grande surprise, l'artiste est restée sur scène et a exécuté sa course habituelle, avec toutefois plus de retenue. Au signal, elle est montée à l'intérieur du plateau par un hublot situé sur le côté du bloc monolithique. À ce moment-là, le plateau se transforme en une île qui tournoie au-dessus de l'abîme. On ne peut en sortir, à moins d'effectuer l'une des chutes prévues dans les sacs gonflables en dessous. Ce n'était cependant pas une option pour elle. Elle était prise. Après la scène de l'Escalade, on passe à la scène du Blizzard, où le plateau se transforme en un mur vertical lisse pour les deux prochaines séquences, qui durent environ 15 minutes. Personne à l'ntérieur ne peut sortir tant que le plateau n'est pas rabaissé. Voilà une situation fâcheuse à laquelle nous n'avions pas songé.
Pendant que l'histoire suivait son cours, à l'insu des spectateurs, l'artiste se tordait de douleur à l'intérieur du plateau tandis que les gréeurs tentaient à la fois d'exécuter leurs signaux et de lui venir en aide. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour divertir! Nous avons ardemment discuté de diverses solutions dans nos écouteurs : laisser tomber des cordes de rappel du gril, abaisser le plateau prématurément pour faire sortir l'artiste et, très sérieusement, interrompre le spectacle. Toutefois, cette solution extrême aurait signifié que l'on saute une série de scènes, ce qui aurait pu gâcher la représentation au complet.
Je n'aurais pas hésité à interrompre la représentation si cela s'était avéré la meilleure solution. Et je vous assure que ce n'était pas l'envie qui manquait. Chaque fois que le gréeur nous communiquait de l'information de l'intérieur du plateau, on pouvait entendre l'artiste gémir en arrière. C'était très perturbant. Mais rapidement, nous nous sommes rendu compte qu'il valait mieux continuer normalement (étant donné les mesures qui avaient été prises au sous-sol et le fait que l'artiste avait trouvé une position relativement confortable à l'intérieur du plateau); la sortir autrement aurait été plus ardu et moins approprié.
Au bout du compte, la blessure anticipée ne s'est révélée être qu'une très sévère ecchymose. L'artiste a récupéré en quelques jours et a pu reprendre du service. Rétroactivement, on se dit qu'il aurait été préférable qu'elle quitte la scène immédiatement après avoir été touchée, en empruntant une sortie facile le long du trottoir qui mène en coulisses. L'histoire aurait été quelque peu modifiée, mais sans conséquence. L'artiste a plutôt eu le réflexe de ne pas interrompre le cours du spectacle et, par la force des choses, nous a fait prendre conscience d'un autre risque à considérer et à tenter d'écarter.