La touche finale
Par Armand Thomas, régisseur de KÀ
Le printemps dernier, tout était spéculation et conception. L'été a apporté tout l'attirail technique et la formation intensive. En automne, l'esthétique est apparue lorsqu'on a assemblé les morceaux pour en faire un spectacle. Et puis, étonnamment, nous avons ouvert nos portes; tout un exploit, compte tenu de l'ampleur du défi et de la liste de choses à faire en vue de l'avant-première du 26 novembre. Et voici que nous commençons la nouvelle année avec plus de 50 représentations à notre actif; l'expérience a remplacé la spéculation, le trac a fait place à l'assurance, et (hélas) le vertige initial a été dompté par la routine.
À ce stade-ci, beaucoup de productions espèrent encore atteindre leur apogée avant de clore leur diffusion, tandis que KÀ demeure en mode création. Quelques semaines de plus et nos spectacles perdront l'étiquette « avant-première », car la première officielle est prévue pour le 3 février. Même les plus blasés d'entre nous ressentiront l'euphorie des spectacles nos 87 et 88, dont l'atmosphère promet d'être sans pareille. D'ici là, cependant, le metteur en scène Robert Lepage et toute l'équipe de concepteurs reviennent nous observer avec un regard frais en vue d'un dernier effort, d'un ultime regain d'inspiration collectif pour achever le processus. Maintenant que la production est rodée, qu'elle a trouvé son rythme, qu'elle a pris de l'assurance et révélé son potentiel, le temps est venu de la polir, de peaufiner l'histoire, d'y ajouter un peu de piquant et une touche de couleur.
À vrai dire, l'équipe de production, de même que la distribution, naturellement, n'a jamais arrêté le processus créatif. En fait, il serait peut-être plus juste de parler d'un processus de recréation. Afin de préserver l'intégrité du spectacle et de le reproduire fidèlement jour après jour, chaque équipe doit avoir une certaine profondeur. Ainsi, l'équipe de diffusion a profité de l'absence des concepteurs en décembre pour entreprendre une formation réciproque dans tous les secteurs. L'exercice vise à former des remplaçants, à commencer par les postes clés, au cas où quelqu'un serait malade, absent ou simplement fatigué.
L'apprentissage de tâches différentes est un processus aussi laborieux que crucial, dont les premières répercussions sont évidentes : avant d'observer quelqu'un, vous devez vous-même avoir été observé. La réaction en chaîne se met en place petit à petit, stratégiquement, jusqu'à ce que les sentiers commencent à s'entrecroiser et que l'information se mette à couler de source. Puis vient le moment où, comme dans un casse-tête, il reste de moins en moins de pièces, qui sont de plus en plus faciles à caser.
La formation de remplaçants permet d'ancrer le spectacle encore plus solidement et aide aussi à combattre l'ennui. À la régie, on échange les diverses tâches effectuées en coulisse pour donner à chaque membre de l'équipe une perspective différente du spectacle, mais, surtout, pour briser la monotonie de la répétition constante. Plus tard, il y aura également plus de profondeur dans la cabine de la régie, lorsque plusieurs régisseurs seront capables de diriger le spectacle. Ici aussi, on s'efforcera de recréer plutôt que de créer, car les signaux doivent toujours être donnés de la même manière et aux mêmes endroits, sans quoi on brise le rythme du spectacle.
Pour la distribution, le mois de janvier s'est déroulé sous le signe de la formation; avec l'arrivée du temps froid et de la grippe, les artistes ont dû remplacer leurs camarades malades au pied levé. Un baptême du feu, en quelque sorte, qui a gardé l'équipe sur le qui-vive et donné de la polyvalence à une distribution plus aguerrie et plus apte à préserver l'image du spectacle.